La commémoration de la Journée nationale du Genocost continue de susciter de vives réactions en République démocratique du Congo. Deux jours après la cérémonie officielle organisée à Kinshasa par le Président de la République, Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo, l’Alliance Fleuve Congo-Mouvement du 23 Mars (AFC-M23) a publié une déclaration dans laquelle elle conteste tant la qualification juridique que l’approche politique de cette commémoration. De son côté, la Présidence de la République affirme que cette journée constitue un devoir de mémoire destiné à honorer les victimes, lutter contre l’impunité et promouvoir la vérité, la justice et les réparations.
Dans une déclaration rendue publique le 4 août 2026 à Goma et signée par Bertrand Bisimwa, coordonnateur adjoint chargé des questions politiques, administratives, juridiques et diplomatiques de l’AFC et président du M23, le mouvement affirme avoir suivi la cérémonie organisée à Kinshasa avec « une profonde préoccupation ».
Selon l’AFC-M23, cette initiative « s’apparente à une démarche essentiellement politique, susceptible d’entretenir la confusion entre la mémoire des victimes, les exigences du Droit international et les impératifs de la réconciliation nationale ».
Le mouvement indique rendre hommage « à toutes les victimes des conflits qui ont endeuillé la République démocratique du Congo, quelle que soit leur origine communautaire, leur langue, leur religion ou leur province », rappelant que « les Congolais morts, déplacés, mutilés, violés ou privés de leurs moyens d’existence ont droit à la vérité, à la justice, à la réparation et à la garantie que de telles tragédies ne se reproduiront plus ».
L’AFC-M23 critique l’utilisation du concept de « Genocost»
Dans son analyse, l’AFC-M23 estime que la qualification retenue par les autorités congolaises entretient une confusion entre les différentes catégories de crimes prévues par le droit international.
« En assimilant indistinctement l’ensemble des tragédies congolaises à un génocide, le régime de Kinshasa entretient une confusion entre les différentes catégories de crimes internationaux. Une telle approche risque d’affaiblir la portée des qualifications juridiques reconnues par le Droit international, de brouiller les responsabilités et de transformer la mémoire en instrument politique », affirme la déclaration.
Le mouvement considère également que le concept de « Genocost », « tel qu’il est aujourd’hui médiatisé par le régime de Kinshasa », répond « davantage à une logique politique qu’à une véritable exigence de justice ».
Selon lui, cette approche tend « à déplacer le débat public des causes profondes de la crise congolaise vers un récit mémoriel présenté comme un instrument de propagande politique ».
L’AFC-M23 estime également que la manière dont ce concept est utilisé dans le débat public « risque d’alimenter les divisions nationales en favorisant des amalgames et des discours susceptibles de stigmatiser certains Congolais en raison de leur origine, de leur langue ou de leur faciès ».
Le mouvement va plus loin en soutenant que « le Genocost sert de couverture à un vrai génocide perpétré en République démocratique du Congo (…) contre les populations Tutsi du Nord-Kivu, Banyamulenge du Sud-Kivu, Hema de l’Ituri et autres ethnies ».
« La justice passe par des enquêtes indépendantes »
Pour l’AFC-M23, seule une justice indépendante permettra d’établir les responsabilités.
« Seules les enquêtes indépendantes, l’ouverture des archives, la poursuite impartiale des auteurs de crimes, la protection des témoins et le renforcement des institutions judiciaires constituent la voie royale permettant de rétablir les responsabilités », soutient le mouvement.
La déclaration regrette également « une lecture sélective de l’histoire nationale qui exclut une partie importante du peuple congolais au profit d’un récit politique à caractère ségrégationniste ».
L’organisation affirme qu’« une mémoire nationale ne peut être crédible que si elle reconnaît toutes les victimes, sans distinction ».
Elle réaffirme enfin son attachement « à une mémoire fondée sur la vérité, le droit et la dignité de toutes les victimes », estimant que « la paix durable en République démocratique du Congo ne pourra se construire ni sur la confusion des concepts juridiques, moins encore sur la concurrence des mémoires, mais surtout sur l’établissement des faits, la responsabilité individuelle des auteurs de crimes, la promotion d’une lecture holistique de l’histoire nationale et la reconnaissance de notre appartenance à une nation commune ».
Le mouvement conclut en appelant à « un État de droit, des institutions crédibles, une gouvernance responsable et un projet national fondé sur l’égalité de tous les citoyens devant la loi, sans distinction de tribu, d’ethnie, de province ou de religion », estimant que « la mémoire des victimes ne peut nullement se résumer en des slogans politiques mais elle se construit par la vérité, la justice, la responsabilité et le respect de la dignité de chaque citoyen ».
Félix Tshisekedi appelle à une mémoire tournée vers la justice
Lors de la cérémonie officielle organisée le 2 août au Mémorial du Genocost à Kinshasa, le Président Félix-Antoine Tshisekedi, accompagné de la Première Dame Denise Nyakeru Tshisekedi, s’était recueilli devant les rescapés des violences.
Face aux survivants, le Chef de l’État a insisté sur la portée de cette journée commémorative.
« Aucune vie ne saurait être réduite à un chiffre », a-t-il déclaré, avant d’ajouter que cette journée n’était « ni un appel à la haine ni une invitation à la vengeance ».
Le Président a expliqué que « la République se tient debout, dans le silence, le recueillement et la dignité pour honorer la mémoire des victimes ».
Évoquant la situation sécuritaire dans l’Est du pays, Félix Tshisekedi a dénoncé « l’agression rwandaise menée par ses supplétifs de l’AFC-M23 », qu’il a qualifiée « d’entreprise meurtrière, fondée sur une logique de conquête et de prédation, qui viole notre souveraineté, menace notre intégrité territoriale et bafoue le droit du peuple congolais à vivre libre et en paix sur la terre de ses ancêtres ».
Le Chef de l’État a également mis en garde contre le négationnisme.
« La mémoire ne saurait être un simple regard porté sur le passé. Elle est une exigence du présent et une responsabilité envers l’avenir », a-t-il affirmé, appelant à faire du souvenir « un rempart contre le retour des atrocités ».
Musée national, réparations et diplomatie de la mémoire
Pour inscrire cette politique mémorielle dans la durée, le Président de la République a annoncé plusieurs mesures.
Il a ordonné le lancement de la phase opérationnelle du futur Musée national du Genocost, présenté comme « un complexe scientifique mondial destiné à centraliser les archives et transmettre cette histoire à la jeunesse ».
Le Chef de l’État a également demandé au gouvernement de prévoir, dès le prochain exercice budgétaire, les ressources nécessaires à la mise en œuvre de la Stratégie nationale d’appropriation afin d’assurer l’indemnisation des survivants.
« Les réparations ne sont ni une faveur ni un acte de charité publique. Elles constituent une obligation de justice », a-t-il déclaré.
Enfin, il a annoncé une nouvelle orientation de la diplomatie congolaise, demandant aux missions diplomatiques et consulaires de porter à l’international « une diplomatie de la mémoire, de la vérité et de la justice ».
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Le Président Tshisekedi a conclu en soulignant que « la justice ne peut se prétendre universelle si elle tolère une hiérarchie entre les victimes, les mémoires ou les souffrances », ajoutant qu’« elle ne devient véritablement universelle que lorsqu’elle reconnaît à chaque vie humaine la même dignité, à chaque victime le même droit à la vérité et à chaque peuple le même droit à la justice ».
