La République démocratique du Congo (RDC) a franchi une nouvelle étape dans la structuration de la protection de l’espace civique avec le lancement officiel, le 30 avril 2026 à Kinshasa, de la Coalition nationale des défenseurs des droits humains. Portée par des organisations panafricaines telles que DefendDefenders et AfricanDefenders, cette initiative se veut une réponse stratégique à la montée des menaces qui pèsent sur les acteurs engagés dans la promotion des droits humains, particulièrement dans l’est du pays.
La cérémonie, organisée au Fleuve Congo Hôtel, a réuni des représentants du gouvernement, des institutions nationales, du corps diplomatique, des organisations internationales ainsi que des défenseurs des droits humains venus de différentes provinces.
Dans son mot d’ouverture, Me Annie Bambe Cikunda, présidente du Forum pour les droits des jeunes et enfants au Congo, a qualifié l’événement de « moment historique », insistant sur la nécessité de doter les défenseurs d’un « bouclier collectif » face aux restrictions croissantes de l’espace civique.
Cette initiative intervient pourtant dans un contexte paradoxal. D’un côté, la RDC s’est dotée en 2023 d’un cadre juridique innovant avec la loi sur la protection des défenseurs des droits humains, faisant d’elle un pionnier en Afrique centrale. De l’autre, la réalité du terrain reste marquée par une insécurité persistante, une faible mise en œuvre des mécanismes de protection et une multiplication des menaces, notamment dans les provinces de l’Est.
Un environnement de plus en plus dangereux pour les défenseurs
Les différents intervenants ont dressé un constat préoccupant : les défenseurs des droits humains continuent d’évoluer dans un environnement hostile, caractérisé par des intimidations, des arrestations arbitraires, des violences physiques et, dans certains cas, des assassinats.
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Le rapport « Héros au prix ultime », présenté lors de l’événement, met en lumière l’ampleur des risques. Basé sur une étude menée en 2024 et actualisée en 2026, il souligne que l’est de la RDC demeure l’un des environnements les plus dangereux d’Afrique pour les défenseurs, en raison de la persistance des conflits armés, de l’état de siège et de la présence de groupes armés comme le M23-AFC.
Le document révèle également un écosystème de protection fragmenté, insuffisamment financé et trop concentré dans les centres urbains, laissant les défenseurs opérant dans des zones rurales ou en conflit particulièrement exposés.
Une coalition pour combler les lacunes structurelles
Face à ces défis, la création d’une coalition nationale apparaît comme une réponse prioritaire. L’objectif est de fédérer les initiatives existantes, souvent dispersées, afin de renforcer la coordination, améliorer la réactivité face aux menaces et optimiser l’utilisation des ressources disponibles.

Concrètement, la coalition ambitionne de mettre en place des mécanismes de réponse rapide en cas d’alerte, faciliter le partage d’informations entre défenseurs, renforcer les capacités en matière de sécurité physique et numérique ou encore structurer un plaidoyer national et international plus cohérent.
Pour Hassan Shire, cette coalition doit être perçue comme « une infrastructure indépendante » capable d’apporter des solutions concrètes aux défis de protection. Il a également insisté sur la nécessité de promouvoir la solidarité entre défenseurs, y compris envers ceux déplacés ou contraints à l’exil.
Les institutions nationales ont également exprimé leur soutien à cette initiative. Le président de la Commission nationale des droits de l’homme, Paul Nsapu, a salué une « avancée stratégique majeure », soulignant que les défenseurs restent des « sentinelles de la démocratie » malgré les risques auxquels ils sont confrontés.
Il a rappelé que la CNDH a renforcé ses actions de monitoring, de documentation des violations et de plaidoyer auprès des autorités, tout en encourageant les défenseurs à s’enregistrer officiellement afin de bénéficier des mécanismes de protection existants.
Du côté des partenaires internationaux, l’ambassadrice des Pays-Bas a insisté sur le rôle essentiel des défenseurs dans la promotion de la transparence, de la justice et de la gouvernance démocratique. Elle a salué la coalition comme un outil permettant de « parler d’une seule voix » et de renforcer la capacité collective face aux menaces.
Souleymane Coulibaly Kafana, représentant du Bureau conjoint des Nations Unies aux droits de l’homme (BCNUDH), a indiqué que la multiplication des acteurs et l’augmentation des demandes révèlent les limites des mécanismes actuels de protection des défenseurs des droits humains, plaidant pour le renforcement de leurs capacités en éthique et déontologie, une meilleure identification, une implication accrue de l’État, le développement de la résilience communautaire ainsi que la révision de la loi existante en RDC.
Au-delà du cadre national, la coalition vise également à renforcer les liens avec les mécanismes régionaux et internationaux de protection, notamment la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples et les procédures spéciales des Nations unies.
Selon les organisateurs, cette dimension est cruciale pour améliorer l’accès des défenseurs congolais aux mécanismes de protection, renforcer leur visibilité et soutenir un plaidoyer plus efficace à l’échelle internationale.
L’initiative s’inscrit d’ailleurs dans une dynamique continentale plus large : la coalition congolaise devient la 23ᵉ structure de ce type en Afrique, après celles mises en place dans plusieurs pays, dont le Kenya et le Soudan.
Malgré les défis, les acteurs réunis à Kinshasa ont affiché un message d’espoir et de détermination. Tous s’accordent sur la nécessité de renforcer la coopération entre l’État, la société civile et les partenaires internationaux pour garantir un environnement sûr et propice à l’action des défenseurs.
La coalition nationale est ainsi présentée comme un levier essentiel pour combler les lacunes actuelles, améliorer la protection des défenseurs et contribuer à la consolidation de l’État de droit en RDC.
« Là où les défenseurs sont protégés, les droits humains prospèrent », a rappelé Paul Nsapu, appelant à une mobilisation collective pour faire de cette initiative un modèle à l’échelle régionale.
