Depuis mars 2025, les forces de sécurité de la République démocratique du Congo seraient responsables de nombreuses disparitions forcées à Kinshasa et dans ses environs, selon un rapport publié par l’organisation internationale Human Rights Watch. L’ONG appelle les autorités congolaises à rendre publiquement compte des personnes disparues et à enquêter sur le rôle du Conseil national de cyberdéfense (CNC), accusé d’être impliqué dans des arrestations et détentions arbitraires.
Dans son enquête, l’organisation affirme avoir documenté 17 cas de disparitions forcées ou de personnes portées disparues au cours de l’année écoulée, tout en recevant des témoignages crédibles concernant plusieurs autres cas. Selon les informations recueillies, un certain nombre de personnes disparues ont été retrouvées des mois plus tard en détention dans les locaux du CNC, une structure étatique créée en 2023 pour lutter contre la cybercriminalité.
« Au cours de l’année passée, les forces de sécurité congolaises ont secrètement arrêté et détenu des personnes pour des motifs fallacieux au cœur de la capitale », a déclaré Lewis Mudge, directeur pour l’Afrique centrale à Human Rights Watch. Selon lui, ces arrestations semblent dans la plupart des cas motivées par des considérations politiques ou liées à des soupçons de soutien à des groupes armés opérant dans l’est du pays.
Entre juillet 2025 et mars 2026, Human Rights Watch indique avoir interrogé plus de 34 personnes, dont neuf anciens détenus du CNC et onze proches de détenus. Les noms des témoins n’ont pas été divulgués afin de garantir leur sécurité.
Le CNC, créé par ordonnance présidentielle en 2023 pour enquêter sur les cybercrimes, aurait progressivement élargi ses activités. Selon plusieurs reportages internationaux cités par l’organisation, l’institution dispose d’une technologie avancée de surveillance et d’écoute, notamment sur les applications de messagerie.
Human Rights Watch affirme toutefois que l’organisme mène désormais des arrestations, interrogatoires et détentions au secret sans supervision judiciaire, souvent en collaboration avec la Police nationale congolaise et la Garde républicaine.
D’anciens détenus ont décrit des opérations menées par des membres de la Garde républicaine, des policiers en uniforme et des agents en civil. Certaines arrestations auraient eu lieu au milieu de la nuit, parfois dans des domiciles privés.
Plusieurs témoignages évoquent des personnes arrêtées sans mandat, les yeux bandés lors de leur transfert, et privées d’accès à un avocat.
Les détenus auraient d’abord été interrogés dans des installations situées au Stade des Martyrs, à Kinshasa, ou dans les bureaux du CNC à l’Office national des transports (ONATRA), avant d’être transférés vers d’autres lieux de détention dans la capitale, notamment dans des chambres privées qui pourraient se trouver dans des hôtels.
Selon les anciens détenus interrogés, les interrogatoires portaient peu sur des questions liées à la cybercriminalité. Les accusations concernaient plutôt des liens présumés avec le groupe armé M23, avec l’ancien président Joseph Kabila, ou encore des soupçons de complot contre l’État.
Certains détenus ont également estimé avoir été arrêtés en raison de leurs opinions politiques d’opposition. L’un d’eux a déclaré que lorsqu’il a demandé un avocat, un agent lui aurait répondu : « La loi ne s’applique pas dans ces pièces ».
Selon les avocats des personnes concernées, cinq détenus ont été transférés vers les systèmes judiciaires militaire ou civil, où ils ont été inculpés pour atteinte à la sûreté de l’État ou outrage au chef de l’État. Deux dossiers sont déjà entrés en phase de procès, tandis que trois autres en sont encore aux procédures préliminaires.
Par ailleurs, huit personnes ont été libérées, alors que trois autres restent toujours en détention, d’après Human Rights Watch. Des témoignages suggèrent également que d’autres personnes pourraient encore être détenues dans des centres secrets, sans accès à leurs familles ou à leurs avocats.
L’organisation rapporte également qu’au début du mois de septembre 2025, au moins 12 députés de l’opposition ont été arrêtés dans un hôtel de Kinshasa par des policiers, des militaires et des hommes en civil, puis conduits dans les bureaux du CNC à l’ONATRA.
Ces élus auraient été accusés de soutenir Vital Kamerhe, alors président de l’Assemblée nationale, que le parti au pouvoir a finalement écarté de ses fonctions. Les parlementaires auraient eu les yeux bandés lors de leur transfert et se seraient vu signifier que leur immunité parlementaire n’avait aucune importance. Ils ont été libérés dans la nuit ou le lendemain matin.
Des responsables du CNC ont rencontré Human Rights Watch les 20 novembre et 5 décembre 2025. L’un d’eux a déclaré que l’institution avait pour mission de « coordonner les services essentiels » et pouvait intervenir si nécessaire.
Dans une réponse écrite datée du 17 février, le directeur et coordinateur du CNC, Jean-Claude Bukasa, a affirmé que l’institution « ne dispose d’aucun pouvoir d’arrestation ni de détention ».
Human Rights Watch indique néanmoins avoir eu un accès limité à un centre de détention du CNC en novembre, en présence de responsables de l’institution, d’un magistrat militaire et du président de la Commission nationale des droits de l’homme. Cette visite, bien que contrôlée, a permis d’observer les conditions de détention de certains officiers militaires.
Selon Human Rights Watch, ces arrestations et détentions violent le Code de procédure pénale congolais, qui prévoit que toute arrestation doit être effectuée sur mandat d’un juge ou d’un procureur, sauf en cas de flagrant délit.
L’organisation rappelle également que l’article 19 de la Constitution congolaise garantit le droit à un avocat à toutes les étapes de la procédure pénale. Le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples protègent également ces droits.
Le droit international définit une disparition forcée comme la privation de liberté par des agents de l’État suivie du refus de reconnaître cette détention ou de révéler le sort ou le lieu de la personne concernée.
Human Rights Watch appelle ainsi les autorités congolaises à reconnaître immédiatement la détention des personnes disparues, révéler leur lieu de détention et garantir l’accès à leurs familles et à leurs avocats.
Ces arrestations interviennent dans un contexte de conflit armé dans l’est de la RDC, opposant les forces gouvernementales au groupe armé M23 et aux forces rwandaises, selon plusieurs rapports internationaux.
Le gouvernement congolais accuse l’ancien président Joseph Kabila de soutenir le M23 et l’Alliance Fleuve Congo, une coalition politico-militaire qui inclut ce groupe armé. L’ancien chef de l’État, qui s’est rendu dans des zones contrôlées par le M23 en 2025 mais vit en exil, a été condamné à mort par contumace en septembre à l’issue d’un procès qualifié de politique par plusieurs observateurs.
Face à cette situation, Human Rights Watch demande au gouvernement congolais de libérer toutes les personnes détenues illégalement, d’enquêter sur les activités du CNC et de prévenir la répétition de telles violations.
« Le gouvernement congolais utilise le Conseil national de cyberdéfense comme mandataire pour procéder à des arrestations et des détentions de civils pour des raisons de sécurité discutables, et nous ne savons toujours pas combien de personnes sont encore en détention », a conclu Lewis Mudge. « Les autorités doivent libérer toutes les personnes détenues à tort, enquêter sur les opérations du CNC et mettre fin aux disparitions forcées. »
