Le président Félix-Antoine Tshisekedi a consacré quinze pages à son discours du 27 août 2026 annonçant l’ouverture d’un Dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État.

L’ambition affichée est considérable : s’attaquer aux causes profondes des crises qui fragilisent la République démocratique du Congo et jeter les bases d’une paix durable.

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Mais à la lecture attentive du document officiel, un angle mort apparaît.

Beni et l’Ituri sont évoqués. Les ADF, eux, ne sont jamais mentionnés.

Pourtant, les Forces démocratiques alliées constituent depuis des années l’un des principaux acteurs de l’insécurité et des violences meurtrières qui frappent les populations du Grand Nord et d’une partie de l’Ituri.

Dès les premières pages de son allocution, le chef de l’État rappelle que « depuis plus de trois décennies, l’Est de notre pays porte dans sa chair la part la plus cruelle de cette histoire ».

Il évoque une génération née sous le bruit des armes, les millions de morts, les déplacés et les victimes de violences. Beni, Djugu et Irumu figurent parmi les territoires cités comme symboles de cette souffrance.

Cette reconnaissance inscrit donc ces territoires dans le récit national de la crise congolaise.

Mais lorsque le discours passe du constat aux réponses concrètes, une guerre disparaît du texte : celle menée par les ADF.

Une guerre toujours présente dans le quotidien des populations

Cette absence interpelle d’autant plus que les populations de Beni, Mambasa, Irumu et du groupement Babila-Teturi continuent de vivre sous la menace des incursions armées, des prises d’otages, des enlèvements et des massacres de civils.

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Ces violences ne relèvent pas d’un passé lointain.

Elles continuent de rythmer le quotidien de nombreuses communautés.

Pourtant, dans une allocution censée ouvrir une nouvelle étape vers la paix et la refondation de l’État, aucune référence explicite n’est faite aux victimes des ADF. Aucun hommage particulier ne leur est consacré. Aucune orientation spécifique n’est annoncée pour répondre à cette guerre qui dure depuis près de trois décennies.

Le contraste est frappant.

Washington et Doha au centre du discours

Une place importante du discours présidentiel est, en revanche, consacrée aux processus diplomatiques de Washington et de Doha.

Le président Tshisekedi détaille les mécanismes envisagés dans le cadre du conflit impliquant le Rwanda et l’AFC/M23. Il insiste notamment sur les questions du retrait des forces étrangères, du désarmement des groupes armés et de l’accompagnement de la communauté internationale pour parvenir à une paix durable.

Ces dossiers occupent une place centrale dans la stratégie diplomatique actuelle de Kinshasa.

Mais dans le Grand Nord, une interrogation demeure : pourquoi la guerre des ADF, qui continue d’ensanglanter Beni et l’Ituri, semble-t-elle occuper une place si marginale dans le discours national sur la paix ?

À mesure que la crise liée au M23 s’impose comme le principal dossier sécuritaire et diplomatique de la RDC, la guerre de Beni-Ituri donne parfois l’impression d’être devenue une urgence silencieuse.

Une crise ancienne. Une guerre qui dure.

Et peut-être, précisément pour cette raison, une tragédie qui risque progressivement de sortir du centre de l’attention nationale.

L’autre silence : l’état de siège

Un autre élément mérite également d’être souligné.

Depuis mai 2021, l’état de siège constitue la principale réponse sécuritaire exceptionnelle mise en place par l’État au Nord-Kivu et en Ituri.

Cinq ans plus tard, cette mesure ne fait l’objet d’aucun bilan explicite dans le discours présidentiel annonçant le Dialogue national.

Certes, Félix Tshisekedi reconnaît que certaines réformes et politiques publiques n’ont pas toujours permis de rendre l’État suffisamment présent et efficace auprès des populations.

Mais il ne répond pas directement aux nombreuses interrogations des habitants de Beni et de l’Ituri sur l’efficacité réelle de l’état de siège face à la persistance des massacres, des enlèvements et de l’insécurité.

Pourtant, après plusieurs années d’application de cette mesure exceptionnelle, la question d’un bilan reste centrale pour les populations concernées.

Des victimes évoquées, mais une guerre non nommée

Le discours présidentiel contient néanmoins une réflexion particulièrement forte sur la situation des victimes.

Le chef de l’État affirme que celles-ci « ont parfois été appelées à pardonner avant d’avoir été pleinement entendues, reconnues et réparées ».

Pour les familles endeuillées par les violences attribuées aux ADF, cette phrase peut résonner avec une force particulière.

Mais là encore, les victimes de cette guerre demeurent anonymes dans le texte.

Leur souffrance est intégrée dans une tragédie nationale plus large, sans que le conflit qui continue de les frapper quotidiennement soit clairement identifié.

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Or, pour de nombreuses communautés du Grand Nord, nommer une guerre, c’est aussi reconnaître pleinement les victimes qu’elle produit.

Les consultations provinciales comme occasion de briser le silence ?

Le président Tshisekedi promet que le Dialogue national commencera par des consultations dans les 26 provinces du pays.

Chaque territoire devrait ainsi être appelé à établir son propre diagnostic sur les causes de l’insécurité et les fractures qui fragilisent la République, avant les grandes assises prévues à Kinshasa.

Cette approche pourrait constituer une opportunité importante pour les populations de Beni et de l’Ituri.

Une occasion de porter leurs réalités au cœur du débat national.

Mais une question essentielle reste posée :

Comment prétendre traiter toutes les fractures de l’Est de la RDC sans reconnaître explicitement l’une des guerres qui continue de décimer les populations de Beni et de l’Ituri ?

Au terme des quinze pages du discours présidentiel, le contraste demeure saisissant.

Beni, Irumu et Djugu y figurent. Les ADF, eux, en sont totalement absents.

Pour de nombreux habitants du Grand Nord, cet angle mort pourrait dépasser la simple omission.

Il risque de renforcer un sentiment déjà profondément installé : celui qu’une guerre ancienne, parce qu’elle dure depuis trop longtemps, finit par ne plus être perçue comme une urgence nationale.

Pourtant, sur le terrain, cette guerre continue de coûter des vies, de vider des villages, de provoquer des déplacements et de maintenir des milliers de familles dans une insécurité permanente.

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Le Dialogue national annoncé par le président Tshisekedi promet d’écouter les blessures du pays.

Pour Beni et l’Ituri, le véritable défi sera peut-être de s’assurer que certaines de ces blessures, parce qu’elles sont anciennes et devenues presque habituelles, ne soient pas une nouvelle fois condamnées au silence.

Roger Kakulirahi

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