L’acteur de la société civile Jean Bosco Muhemeri exprime des réserves sur l’initiative de la C64 visant à rapprocher le gouvernement congolais et le Front de résistance nationale (FRN), associé à l’ancien président Joseph Kabila. Il appelle à la vigilance afin que cette démarche ne débouche pas sur un arrangement politique entre élites, au détriment des aspirations de la population, et plaide pour une participation effective de la société civile aux discussions.
Pour Jean Bosco Muhemeri, l’initiative de la Coalition article 64 ne doit être ni rejetée d’emblée ni soutenue sans réserve. Il estime que ses initiateurs sont libres de tenter une médiation entre les deux camps, mais que leur démarche devra être évaluée à l’aune de ses résultats, notamment en matière de paix, de sécurité et de défense de l’intérêt général.
« Je ne pense pas que ce soit une mauvaise idée de leur part, parce qu’ils pensent avoir des entrées dans les deux camps et pouvoir jouer la médiation pour rapprocher les positions des deux parties. Mais nous, en tant que protecteurs des intérêts citoyens, nous devons être vigilants, parce que ce rapprochement peut se faire sur le dos du peuple. Nous n’avons donc pas de jugement de valeur à porter sur leur initiative. Ils sont libres d’agir, mais nous allons juger les résultats », explique-t-il.
L’acteur de la société civile s’interroge toutefois sur la neutralité des initiateurs, au regard de leurs parcours politiques et de leurs alliances passées. Il craint que cette démarche ne serve des intérêts particuliers et ne conduise à de nouveaux arrangements autour du partage du pouvoir et des responsabilités institutionnelles, sans apporter de réponses durables à la crise sécuritaire et humanitaire, particulièrement dans l’Est de la RDC.
Il rappelle que les précédentes expériences de dialogue politique en RDC n’ont pas toujours permis de mettre fin aux violences. Il estime qu’un éventuel rapprochement doit éviter de reproduire des mécanismes qui marginalisent les victimes et les communautés affectées par les conflits.
La justice et les victimes au cœur de tout processus de paix
Jean Bosco Muhemeri plaide pour un dialogue qui dépasse la recherche d’un compromis politique. Il insiste sur la nécessité d’intégrer des mécanismes de justice transitionnelle, de lutter contre l’impunité et de garantir que les violences ne se reproduisent plus.
Il s’oppose notamment aux mécanismes d’amnistie qu’il juge incompatibles avec le droit des victimes à la justice, ainsi qu’à de nouvelles formes d’intégration ou de mixage d’acteurs armés au sein des Forces armées de la RDC (FARDC).
Il estime également que les discussions doivent contribuer à préserver la souveraineté nationale et à empêcher l’instrumentalisation des institutions congolaises au profit d’intérêts particuliers ou étrangers.
Concernant les résultats attendus de l’initiative de la C64, il affirme ne pas pouvoir se prononcer sans connaître son cahier des charges, ses modalités de financement et les garanties prévues pour assurer son indépendance.
« Je ne vois pas ce que je peux avoir comme attente sans connaître le cahier des charges. Ils ont affiché des intentions et une démarche. Mais, comme vous le savez, en matière politique, devant les politiciens, ce qui est dit n’est pas toujours ce qui est vrai. En politique, tout est secret. Ils ne nous disent pas réellement comment ils ont obtenu les moyens », souligne-t-il.
La société civile réclame une place dans les discussions
Au-delà de ses réserves, Jean Bosco Muhemeri insiste sur la nécessité d’associer les organisations citoyennes aux discussions susceptibles de déterminer l’avenir du pays. Il estime que la société civile ne doit pas rester spectatrice des négociations entre acteurs politiques et armés.
« Nous sommes légitimes pour exiger que nous soyons écoutés, que nous soyons partie prenante dans les grandes décisions qui vont déterminer le destin de notre pays », affirme-t-il.
Il appelle ainsi les organisations de la société civile à renforcer leur coordination, leur capacité d’action et leur mobilisation afin de faire entendre les préoccupations des populations affectées par les conflits. Il insiste également sur la nécessité d’une représentation crédible et indépendante, pour éviter que certaines organisations soient simplement utilisées pour légitimer des accords déjà conclus.
À l’endroit du gouvernement congolais, il recommande une attitude d’écoute envers les propositions des acteurs politiques, de la société civile, des milieux économiques, des universités et des partenaires étrangers. Il estime cependant que cette ouverture doit s’inscrire dans une vision stratégique claire, orientée vers le retour à la paix, la consolidation de la démocratie et le bien-être de la population. Il met également en garde contre des initiatives politiques susceptibles d’accentuer les divisions, notamment une éventuelle révision de la Constitution.
À Joseph Kabila et au FRN, il demande de privilégier les voies pacifiques pour exprimer leurs revendications et de renoncer à la poursuite des hostilités. Il rappelle que les ambitions politiques doivent s’inscrire dans le respect des mécanismes constitutionnels et ne peuvent justifier de nouvelles violences.
Quant aux initiateurs de la C64, il les invite à faire prévaloir l’intérêt général sur leurs intérêts individuels et à veiller à ce que leur démarche contribue réellement à la paix plutôt qu’à un repositionnement politique.
Pour Jean Bosco Muhemeri, l’enjeu d’un éventuel dialogue entre Kinshasa et le FRN ne se limite donc pas au rapprochement des protagonistes. Il réside surtout dans sa capacité à ouvrir la voie à une paix durable, à la justice pour les victimes et à une amélioration concrète des conditions de vie des Congolais.
