Après avoir critiqué la gouvernance interne, la justice transitionnelle et la gestion de l’état de siège, Denis Mukwege consacre une large partie de sa lettre ouverte à la politique sécuritaire et diplomatique menée par les autorités congolaises depuis 2021. Il y analyse les interventions militaires étrangères sur le territoire national, les processus régionaux de paix, la présence de la MONUSCO ainsi que les différents accords conclus avec les partenaires régionaux et internationaux.
Une « externalisation » de la sécurité nationale
Dans son analyse, Denis Mukwege estime que l’échec de l’état de siège a conduit les autorités congolaises à s’appuyer davantage sur les armées des pays voisins pour lutter contre les groupes armés opérant dans l’Est du pays.
Il cite notamment les accords ayant permis le déploiement des armées ougandaise et burundaise sur le territoire congolais.
« Dans la foulée, et suite à l’échec patent de l’état de siège, vous vous êtes aventuré dans une diplomatie régionale ayant abouti à des accords bilatéraux autorisant respectivement l’armée ougandaise et burundaise à opérer sur le territoire national », écrit-il.
Selon lui, cette stratégie comportait d’importants risques.
« J’avais exprimé en temps utile mon inquiétude que cette politique d’externalisation de la sécurité nationale par les acteurs de la déstabilisation du pays s’apparentait à une stratégie de pyromane-pompier. »
Pour le Prix Nobel de la paix, cette orientation aurait contribué à l’internationalisation du conflit dans la région des Grands Lacs.
« Cet amateurisme dangereux a largement contribué à l’internationalisation du conflit dans la sous-région », affirme-t-il.
Des processus de paix jugés dispersés
Le médecin congolais revient également sur les différentes initiatives diplomatiques engagées ces dernières années pour tenter de résoudre la crise dans l’Est de la RDC.
Il cite notamment les processus conduits sous l’égide de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC), de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), de l’Union africaine, ainsi que les initiatives de Luanda, Nairobi, Doha et Washington.
À ses yeux, ces multiples cadres de négociation n’ont pas été suffisamment coordonnés.
« Vous avez multiplié à tort des initiatives de résolution des conflits sans aucune coordination ni vision (…), créant davantage de confusion que de pacification. »
Des réserves sur l’adhésion à la Communauté d’Afrique de l’Est
Denis Mukwege rappelle également qu’il avait exprimé des réserves lors de l’adhésion de la RDC à la Communauté d’Afrique de l’Est en 2022.
Selon lui, cette organisation rassemble plusieurs États poursuivant avant tout leurs intérêts économiques et géostratégiques dans la région.
« J’avais mis en garde sur le fait que cette organisation est composée en grande partie par des États davantage attirés par leurs intérêts commerciaux et géostratégiques en RDC que par la protection des civils. »
Il critique également le déploiement de la force régionale de l’EAC.
« Une nouvelle force régionale de l’EAC a été déployée avec un mandat peu clair et sans autorisation préalable de l’Assemblée nationale, contribuant à une sur-militarisation inquiétante dans une région où l’on aspire à faire taire les armes. »
Le processus de Nairobi remis en question
Dans sa lettre, Denis Mukwege considère également que le processus de Nairobi a contribué à modifier la perception internationale du conflit.
Selon lui, cette initiative risquait de faire apparaître la crise dans l’Est de la RDC comme un conflit exclusivement interne.
« En acceptant le processus de Nairobi, qui a préfiguré celui de Doha, vous deviez savoir que vous étiez en train de fournir des arguments à nos agresseurs qui ont toujours cherché à faire passer la crise dans l’Est de la RDC comme étant interne alors que son caractère international est patent. »
La MONUSCO et l’accord économique avec le Rwanda
Le Prix Nobel revient ensuite sur le débat relatif au retrait progressif de la Mission de l’Organisation des Nations unies pour la stabilisation en RDC (MONUSCO).
Il affirme avoir plaidé pour le maintien de la présence onusienne, estimant qu’un départ précipité risquait d’aggraver la situation sécuritaire.
« J’avais pourtant plaidé pour le maintien de la présence de la MONUSCO (…), car même si je comprends bien le ressenti d’une frange de la population face aux résultats peu probants des Nations unies, j’avais invité le gouvernement et nos compatriotes à ne pas se tromper d’ennemi en soulignant qu’un retrait précipité de la mission onusienne laisserait un vide propice à favoriser les ennemis de la paix. »
Il évoque également l’accord économique conclu entre la RDC et le Rwanda le 26 juin 2021 concernant l’exploitation et la commercialisation des minerais.
Selon lui, cette initiative allait à l’encontre des intérêts du pays.
« Vous aviez pris de court tout le monde en signant le 26 juin 2021, contre toute attente et tout bon sens, un accord économique avec le Rwanda pour exploiter et commercialiser formellement les minerais du Kivu. »
Pour Denis Mukwege, cette décision aurait affaibli les efforts internationaux visant à lutter contre le commerce des minerais issus des zones de conflit.
L’Accord-cadre d’Addis-Abeba
Dans cette même lettre, le Prix Nobel reproche également au pouvoir de ne pas avoir redynamisé l’Accord-cadre d’Addis-Abeba pour la paix, la sécurité et la coopération dans la région des Grands Lacs.
Il estime que ce texte contenait pourtant plusieurs engagements essentiels, notamment en matière de réforme du secteur de la sécurité.
« Parmi les recommandations-clés de cet « Accord de l’espoir », il y avait la réforme du secteur de la sécurité et des institutions. »
Selon lui, ces réformes n’ont jamais été véritablement engagées.
« Vous aviez préféré poursuivre le gâchis (…) visant à priver notre pays d’une armée républicaine capable de protéger nos frontières, d’une police expérimentée pour protéger la population et de services de renseignement bien formés pour prévenir toute tentative de déstabilisation. »
Pour Denis Mukwege, la réforme de l’armée, de la police et des services de sécurité constitue une condition indispensable à la restauration de la souveraineté nationale et de la paix dans l’Est de la République démocratique du Congo.
