À l’occasion du 65 anniversaire de l’indépendance de la République démocratique du Congo, le Prix Nobel de la paix Denis Mukwege a adressé une longue lettre ouverte au président Félix-Antoine Tshisekedi Tshilombo. Daté du 30 juin 2026, ce document constitue une critique approfondie de la gouvernance du Chef de l’État depuis son accession au pouvoir en janvier 2019. Sécurité, justice transitionnelle, diplomatie, réformes institutionnelles, état de siège, politique régionale ou encore révision constitutionnelle : le médecin congolais passe en revue les principales décisions prises au cours des sept dernières années et formule plusieurs recommandations qu’il juge indispensables pour préserver l’unité nationale.

Dès les premières lignes, Denis Mukwege donne le ton de sa correspondance. Refusant de présenter des vœux au Président à l’occasion de la fête de l’indépendance, il estime que le contexte actuel ne s’y prête pas.

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« Je ne vous écris pas pour vous souhaiter une bonne fête nationale car il n’y a rien à célébrer : la Nation est en crise existentielle et en danger de balkanisation ou d’annexion et la souffrance des citoyens congolais, privés de tout, a franchi le seuil de ce qui est humainement tolérable », écrit-il.

Le Prix Nobel revient ensuite sur l’arrivée de Félix Tshisekedi au pouvoir en janvier 2019. Il explique avoir volontairement observé une certaine réserve afin de laisser une chance au nouveau Président après les années du régime de Joseph Kabila.

« Quand vous êtes arrivé au pouvoir en janvier 2019, fraîchement débarqué de Bruxelles, j’avais délibérément adopté une certaine réserve en tant que patriote pour vous donner une chance après les sombres années du régime Kabila, car j’estimais qu’il fallait faire primer l’intérêt supérieur de la Nation », rappelle-t-il.

Il évoque néanmoins le contexte politique ayant entouré cette alternance, faisant allusion à l’accord politique ayant précédé l’investiture du Chef de l’État. Selon lui, cette situation a entretenu une crise de légitimité des institutions alors que la population aspirait à une alternance démocratique.

Les critiques contre l’Union sacrée

Dans sa lettre, Denis Mukwege revient également sur la rupture de la coalition FCC-CACH et la création de l’Union sacrée de la Nation.

S’il indique avoir participé à une rencontre avec le Président au Palais de la Nation en novembre 2020 dans un esprit de dialogue, il affirme avoir alors insisté sur la nécessité de placer la justice transitionnelle au cœur de l’action gouvernementale.

« Je suis venu au Palais de la Nation en novembre 2020, animé par un esprit de dialogue constructif, pour chercher à vous convaincre de mobiliser une volonté politique pour placer la justice transitionnelle au cœur de vos efforts pour sortir le pays de la culture de l’impunité », écrit-il.

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À cette occasion, Denis Mukwege affirme avoir mis en garde le Chef de l’État contre les risques de voir l’Union sacrée accueillir des personnalités mises en cause dans des violations graves des droits humains.

« Devant la presse, je vous avais exhorté à ne pas faire de l’Union sacrée une oasis de criminels. Le constat aujourd’hui est amer », soutient-il.

Une justice transitionnelle toujours attendue

L’une des principales critiques développées par Denis Mukwege concerne l’absence, selon lui, d’avancées significatives dans le domaine de la justice transitionnelle.

Le gynécologue rappelle avoir plaidé à plusieurs reprises pour la création d’un Tribunal pénal spécial chargé de poursuivre les auteurs des crimes les plus graves commis en République démocratique du Congo, notamment ceux documentés dans le Rapport Mapping des Nations unies publié en 2010.

« Je vous avais vivement exhorté plusieurs fois à demander la création d’un Tribunal pénal spécial pour les crimes commis en RDC, y compris ceux répertoriés dans le Rapport Mapping des Nations Unies. Malgré vos promesses répétées de saisir le Conseil de sécurité des Nations unies, force est de constater que rien n’a été entrepris jusqu’à aujourd’hui. »

Pour Denis Mukwege, la justice transitionnelle constitue non seulement un mécanisme de lutte contre l’impunité mais également un outil de prévention des conflits et de consolidation d’une paix durable.

L’état de siège au cœur des critiques

La gestion sécuritaire du pays occupe une place importante dans cette lettre.

Le Prix Nobel revient sur la décision présidentielle d’instaurer l’état de siège au Nord-Kivu et en Ituri en avril 2021.

Il rappelle avoir exprimé des réserves dès l’annonce de cette mesure exceptionnelle.

« J’avais alerté sur le fait que cette mesure exceptionnelle qui restreint les droits et les libertés fondamentales n’avait pas vocation à durer dans le temps. »

Selon lui, les renouvellements successifs de l’état de siège n’ont pas permis d’atteindre les objectifs recherchés.

« Cet état de siège a été renouvelé jusqu’à ce jour, et a paradoxalement contribué à une détérioration de la situation sécuritaire, à une augmentation du nombre de victimes civiles et à une détérioration alarmante de la situation des droits humains. »

Denis Mukwege critique également le choix des autorités ayant dirigé les provinces sous état de siège.

« Il faut dire que votre choix de nommer des gouverneurs militaires dont le passé est répertorié dans le Rapport Mapping de l’ONU ne plaçait pas cette mesure sous des auspices prometteurs. »

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Pour l’auteur de cette lettre ouverte, ces différentes décisions traduisent l’absence de réformes structurelles dans les secteurs de la justice et de la sécurité, qu’il considère pourtant comme essentielles pour restaurer durablement l’autorité de l’État dans les provinces affectées par les conflits.

Jean-Luc M.

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