Des tensions liées à certaines manifestations du Kimbilikiti suscitent de vives inquiétudes dans le territoire de Shabunda, au Sud-Kivu. Alors que des messages circulant sur les réseaux sociaux font état de dizaines de morts parmi les Bashi et mettent directement en cause des membres de la communauté lega, plusieurs notables de Shabunda appellent à la vérification des faits, au dialogue et à la préservation de la cohabitation entre les deux communautés.

La question du Kimbilikiti, institution culturelle profondément ancrée dans la tradition lega, se retrouve au centre d’un débat qui dépasse désormais le seul cadre culturel. À Shabunda, des voix s’élèvent pour dénoncer certaines pratiques qui lui sont attribuées, tandis que d’autres mettent en garde contre le risque de transformer des actes éventuellement commis par des individus en conflit entre communautés.

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Des messages relayés ces derniers jours font notamment état de 56 ou 57 personnes Bashi qui auraient été tuées dans des violences liées au Kimbilikiti. Ces chiffres et les circonstances précises de ces décès n’ont cependant pas encore été établis de manière indépendante.

Dans ce contexte, la communauté Bashi-Bahavu réclame des explications, de la justice et des mesures de protection, tandis que plusieurs notables, dont Typson Idumbo et Napoléon, appellent à éviter toute mobilisation communautaire susceptible d’aggraver les tensions.

 « Il faut sauver le Kimbilikiti de ses déviations »

Pour Napoléon, notable de Shabunda, le débat actuel doit être abordé avec beaucoup de prudence. Selon lui, le Kimbilikiti ne peut pas être assimilé aux éventuels abus commis par certains individus qui s’en réclameraient.

Dans une analyse consacrée au phénomène, il rappelle que cette institution occupe une place particulière dans l’histoire et la culture lega et qu’elle est traditionnellement associée au Bwami et au Bwali.

Selon lui, dans sa conception traditionnelle, le Kimbilikiti n’avait pas vocation à opposer les Balega aux autres communautés.

« Le Kimbilikiti occupe une place particulière dans l’histoire et la culture lega. Associé au Bwami et au Bwali, il n’était pas, dans la conception traditionnelle, un instrument destiné à semer la peur ou à opposer les Balega aux autres peuples. »

Napoléon estime plutôt que cette institution avait notamment pour fonction de contribuer à la transmission des valeurs, à la discipline sociale, à la cohésion et à la régulation de la communauté.

Mais il s’inquiète de certaines évolutions actuelles.

« Le problème n’est pas simplement l’existence du Kimbilikiti, mais la manière dont son pouvoir est aujourd’hui exercé, encadré et éventuellement instrumentalisé. »

Il évoque ainsi ce qu’il considère comme des déviations de la pratique traditionnelle, qui pourraient, si elles étaient avérées, favoriser la méfiance entre les communautés.

Des accusations qui doivent être établies

Dans son analyse, Napoléon rapporte que certaines personnes se réclamant de leur statut ou de leur pouvoir culturel sont accusées d’être associées à des pratiques telles que le racket, les rançons, l’intimidation, le vol ou d’autres actes de violence.

Il insiste cependant sur une distinction essentielle : si ces faits sont établis, ils doivent être considérés comme des infractions individuelles et non comme l’expression de la culture lega elle-même.

« Si ces faits sont établis, ils ne peuvent évidemment pas être considérés comme l’essence du Kimbilikiti, du Bwami ou du Bwali. Ils constituent au contraire une déviation grave des valeurs que ces institutions sont censées défendre. »

Pour ce notable, le problème devient particulièrement dangereux lorsque les personnes mises en cause sont perçues comme bénéficiant d’une forme d’immunité en raison de leur statut culturel.

Il appelle donc à clarifier les rapports entre autorité traditionnelle, pratique culturelle et droit de l’État.

« Aucun statut culturel ne devrait rendre une personne intouchable devant la loi. Et aucune infraction commise par un individu ne doit être transformée en accusation contre toute une communauté. »

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Le Bulega d’autrefois comme exemple de coexistence

Napoléon revient également sur l’histoire des relations entre Bashi et Balega dans le territoire de Shabunda.

Il rappelle qu’autrefois, selon la mémoire collective, le Bulega constituait un important espace de commerce et de circulation où les commerçants Bashi étaient présents aux côtés des populations locales.

Des Bashi, explique-t-il, se rendaient dans les zones minières pour exercer différentes activités, notamment comme creuseurs communément appelés Kachimba.

Cette présence économique aurait progressivement favorisé des relations sociales plus profondes.

Des mariages entre Bashi et Balega ont notamment été conclus, créant des liens familiaux entre les deux communautés.

Pour Napoléon, cette histoire constitue une preuve que la présence du Kimbilikiti n’a pas toujours empêché la coexistence entre les deux communautés.

« Le Bulega a connu la coexistence. Il a connu le commerce entre Balega et Bashi. Il a connu les Kachimba devenus opérateurs économiques. Il a connu les mariages entre les deux communautés. Le Kimbilikiti existait déjà. »

Il en déduit que le véritable enjeu actuel est moins la disparition de la tradition que sa régulation et la prévention de ses éventuelles dérives.

Le risque de transformer une affaire individuelle en conflit communautaire

Napoléon alerte particulièrement sur le mécanisme par lequel une victime appartenant à une communauté peut progressivement considérer l’ensemble de l’autre communauté comme responsable.

Selon lui, c’est cette dynamique qui peut transformer un problème individuel en crise identitaire.

« Un Mushi victime d’un abus peut finir par considérer que “les Balega” sont responsables. Un Mulega victime d’une réaction collective peut à son tour considérer que “les Bashi” sont ses ennemis. La spirale communautaire commence ainsi. »

Il estime qu’une telle évolution pourrait transformer une affaire de droit commun en conflit identitaire, puis un conflit identitaire en affrontement communautaire.

Dans une région déjà affectée par la crise sécuritaire, il appelle donc les différents acteurs à empêcher cette dynamique.

Des autorités traditionnelles appelées à reprendre leur rôle

Napoléon propose que les autorités coutumières, les Mikuli, les détenteurs du Bwami et du Bwali, les intellectuels, les jeunes ainsi que les représentants des différentes communautés engagent un dialogue.

Il cite notamment les autorités coutumières concernées et appelle à définir clairement les limites entre la pratique culturelle et ce qui relève de la loi.

Pour lui, le Kimbilikiti doit être préservé, mais également protégé contre toute instrumentalisation.

« Il faut au contraire le protéger contre son instrumentalisation. »

Cette réflexion rejoint les préoccupations exprimées dans une correspondance attribuée à Assani Kimbunda Kekambezi III, chef coutumier du groupement des Bamuguba-Nord, adressée à l’autorité de la chefferie des Bakisi.

La lettre, portant sur des « agitations et troubles à Nyambembe », évoque des désaccords concernant l’organisation de certains rites dans les groupements de Bamuguba-Nord et Bamuguba-Sud. L’auteur demande notamment des clarifications concernant plusieurs organisateurs de rites et estime que certaines dispositions coutumières convenues précédemment ne seraient pas respectées.

Cette correspondance tend à montrer que la question comporte également une dimension de régulation interne des pratiques coutumières, au-delà des seules relations entre Bashi et Balega.

 « Avant de publier, il faut vérifier »

De son côté, Typson Idumbo, ancien ministre provincial du Sud-Kivu et notable originaire de Shabunda, insiste sur la nécessité de ne pas tirer de conclusions à partir d’informations non vérifiées.

Il affirme avoir constaté la circulation de messages accusant collectivement les Balega d’avoir tué des Bashi.

« Avant d’écrire, avant de publier, avant même de relayer une information, il faut vérifier. Il faut aller à la source pour en savoir plus. »

Pour lui, les relations entre les deux communautés rendent particulièrement dangereuse toute tentative de mobilisation identitaire.

Il rappelle les mariages entre Bashi et Balega, les liens économiques et les relations familiales qui existent depuis longtemps à Shabunda.

« Nous sommes appelés à vivre ensemble, nous sommes juxtaposés, nous avons les liens de sang, nous partageons l’économie, nous partageons toutes les valeurs. »

Typson Idumbo dit craindre que les informations diffusées sur les réseaux sociaux ne provoquent des représailles dans d’autres régions du Sud-Kivu.

Il propose notamment que des notables Bashi et Balega se réunissent à Kinshasa avant qu’une délégation commune ne puisse se rendre à Shabunda pour rechercher une solution.

La communauté Bashi-Bahavu demande justice et clarification

De leur côté, des représentants de la communauté Bashi-Bahavu disent attendre des réponses aux accusations et aux propos qui circulent.

Dans un message attribué à la COMUBAD, la communauté interpelle notamment au député provincial Maître Nepangi au sujet de propos qui lui sont attribués, notamment « Bashi-Bahavu balichungulia Kimbirikiti », et demande leur clarification publique.

La structure affirme être en deuil à la suite de violences qui auraient coûté la vie à plusieurs dizaines de personnes et réclame vérité, justice et apaisement.

Dans un autre message largement partagé, des membres de la communauté appellent également plusieurs responsables politiques, coutumiers, religieux et de la société civile à prendre position face aux souffrances rapportées.

Ces affirmations doivent toutefois être confrontées aux informations provenant des autorités administratives, sécuritaires, coutumières et des familles concernées. Le nombre exact de victimes, les circonstances de leur mort et les responsabilités éventuelles restent à documenter.

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Prévenir une nouvelle fracture dans une région déjà meurtrie

Au-delà des accusations réciproques, les différents témoignages convergent sur un point : une escalade entre Bashi et Balega serait particulièrement dangereuse dans le contexte actuel du Sud-Kivu.

Pour Napoléon, il ne faut ni stigmatiser la culture lega ni fermer les yeux sur d’éventuels abus.

Le véritable enjeu serait plutôt de permettre à la tradition de retrouver son rôle social tout en garantissant que nul ne puisse utiliser un statut culturel pour échapper à la loi.

Le notable résume son approche en appelant à choisir entre la confrontation et la coexistence : « Le véritable enjeu aujourd’hui n’est pas de choisir entre Balega et Bashi. Il est de choisir entre la paix et la confrontation, entre la culture et son instrumentalisation, entre la justice et l’impunité. »

Il estime que le Kimbilikiti devrait rester « un symbole de valeurs et non un prétexte à la peur », tandis que le Bulega devrait continuer à être un espace de culture, de commerce et de coexistence.

L’urgence : établir les faits et empêcher la vengeance

À ce stade, deux impératifs apparaissent donc essentiels : faire la lumière sur les éventuelles violences et empêcher que les accusations non vérifiées ne débouchent sur des représailles collectives.

Les éventuelles victimes et leurs familles ont droit à la vérité et à la justice. Les auteurs d’éventuels crimes doivent être identifiés et répondre individuellement de leurs actes.

Mais, dans le même temps, aucune communauté ne devrait être tenue collectivement responsable des actes de quelques individus.

Dans une région où Bashi et Balega entretiennent depuis longtemps des relations économiques, sociales et familiales, la responsabilité des leaders, des autorités coutumières, des médias et des utilisateurs des réseaux sociaux est engagée.

Vérifier avant de partager, enquêter avant d’accuser, poursuivre les auteurs sans stigmatiser les communautés et privilégier le dialogue : c’est probablement à ce prix que Shabunda pourra éviter qu’une crise autour du Kimbilikiti ne se transforme en nouveau conflit intercommunautaire.

Jean-Luc M.

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