Dans la dernière partie de sa lettre ouverte, Denis Mukwege revient longuement sur les récents développements diplomatiques intervenus autour de la crise dans l’Est de la République démocratique du Congo. Il évoque notamment la résolution 2773 du Conseil de sécurité des Nations unies, les discussions menées sous l’égide des États-Unis ainsi que la nécessité, selon lui, de recentrer les priorités nationales sur la restauration de la souveraineté et de la paix.
Une réforme des FARDC jugée indispensable
Pour Denis Mukwege, l’une des principales causes de la crise actuelle réside dans l’absence de réforme profonde des forces de défense et de sécurité.
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Le Prix Nobel estime que les réformes prévues dans l’Accord-cadre d’Addis-Abeba n’ont jamais été pleinement mises en œuvre.
« Votre incapacité à restructurer les FARDC et l’échec de votre gouvernance sécuritaire ont en grande partie contribué au pourrissement de la situation en plongeant le pays dans une crise sécuritaire et humanitaire sans précédent et ont largement conduit le pays dans une impasse politique et diplomatique », écrit-il.
Selon lui, cette situation a eu des conséquences dramatiques sur les populations civiles.
« Aujourd’hui, nous croulons sous le poids de la honte, suite à votre incapacité de protéger nos compatriotes contre les politiques de prédation des pays voisins, qui tuent, violent, égorgent, et pillent nos ressources en toute impunité. »
La résolution 2773 du Conseil de sécurité
Le médecin congolais considère que l’adoption, en février 2025, de la résolution 2773 du Conseil de sécurité constituait une avancée diplomatique majeure pour la République démocratique du Congo.
Cette résolution exige notamment le retrait immédiat et sans condition des forces rwandaises du territoire congolais ainsi que le démantèlement des forces d’occupation.
Selon Denis Mukwege, cette décision aurait dû devenir la priorité absolue de la diplomatie congolaise.
« Toute l’énergie et les ressources de notre diplomatie auraient dû se concentrer sur cette avancée majeure et sa mise en œuvre effective. »
Les réserves sur les accords conclus avec Washington
Denis Mukwege revient ensuite sur les discussions conduites sous l’égide des États-Unis.
Il rappelle qu’avec plus de quarante professeurs d’université congolais, il avait adressé une précédente lettre ouverte au Chef de l’État après la signature de l’accord de principe intervenu à Washington en avril 2025.
« Avec plus de 40 professeurs d’Université congolais, nous vous avions envoyé une lettre ouverte dès la signature de l’accord de principe signé à la Maison Blanche en avril 2025 pour vous exhorter à défendre exclusivement les intérêts du peuple congolais souverain, à ne pas brader les minerais congolais, à ne pas hypothéquer la souveraineté nationale pour les générations futures, et à inclure la justice transitionnelle car un processus de paix juste ne peut nier des millions de victimes. »
Le Prix Nobel estime aujourd’hui que plusieurs de ces préoccupations demeurent d’actualité.
Selon lui, les mécanismes retenus dans ces accords risquent d’affecter la souveraineté nationale.
« Aujourd’hui, on voit déjà le résultat de cette diplomatie transactionnelle. L’accord conditionne le retrait de l’armée rwandaise à la neutralisation des FDLR dont la présence résiduelle se situe dans les zones sous son occupation. »
Il s’interroge également sur les modalités pratiques de mise en œuvre de cet engagement.
« Comment allez-vous opérationnaliser un narratif fictif dans lequel vous avez sacrifié l’intégrité et la souveraineté nationales ? »
Le risque d’un « colonialisme économique »
Denis Mukwege estime que les nouveaux partenariats économiques conclus dans le contexte des négociations internationales profitent davantage aux acteurs étrangers qu’aux populations congolaises.
« En parallèle, le colonialisme économique est en plein essor, les prédateurs continuent, sans coup férir, à s’enrichir, mais le retour de la sécurité demeure très illusoire pour des millions de citoyens congolais qui meurent comme des mouches sous le joug de nos agresseurs. »
« Votre Présidence ressemble de plus en plus à un bateau ivre »
Dans l’un des passages les plus marquants de sa lettre, Denis Mukwege dresse un bilan particulièrement sévère du mandat présidentiel.
« Votre Présidence ressemble de plus en plus à un bateau ivre qui tangue dans une mer agitée et risque de couler à tout moment. »
Il affirme ne plus attendre la réalisation des grandes promesses formulées au début du mandat présidentiel.
« Je ne vous demande même plus de « construire un pays plus beau qu’avant », mais je vous exhorte simplement à ne pas le plonger davantage dans l’abîme et à ne pas devenir l’homme, fils d’Étienne Tshisekedi, qui rentrera dans l’histoire du pays comme celui qui a provoqué sa fin en tant que Nation souveraine en actant sa balkanisation. »
Un appel à renoncer à toute révision constitutionnelle
Le Prix Nobel de la paix demande également au Chef de l’État de renoncer à toute initiative de révision de la Constitution.
Selon lui, le contexte sécuritaire, humanitaire et sanitaire actuel ne permettrait pas l’organisation d’un référendum inclusif.
« Je vous conjure une fois de plus à ne pas toucher à notre Constitution et à ne pas compromettre encore davantage l’unité et la cohésion nationale en initiant un référendum dans un contexte où plus de 10 millions de citoyens ne pourraient pas exercer leurs droits politiques et où l’épidémie d’Ebola sévit, fauchant des centaines de vies de nos compatriotes. »
« Il n’est jamais trop tard »
Malgré la sévérité de ses critiques, Denis Mukwege conclut sa lettre par un appel au sursaut patriotique.
« Votre survie politique ne peut prendre en otage plus de 100 millions de Congolais. Il n’est jamais trop tard pour prendre les bonnes décisions, dans l’intérêt général et pour le bien commun de la Nation. »
Pour lui, plusieurs priorités doivent désormais guider l’action publique.
« La priorité doit être la restauration de la paix et de la souveraineté du pays, la protection des civils et l’amélioration des conditions de vie, la consolidation de l’État de droit et la lutte contre l’impunité, et l’amélioration de la gouvernance économique. »
Le Prix Nobel estime enfin qu’une sortie durable de la crise reste possible.
« Il n’y a pas de fatalité. Une sortie de crise juste et durable est possible si la volonté politique est au rendez-vous. Je gage qu’un sursaut patriotique interpellera votre conscience pour saisir cette dernière chance », conclut-il.
Par cette nouvelle lettre ouverte, Denis Mukwege réaffirme ses positions de longue date en faveur de la justice transitionnelle, de la lutte contre l’impunité, de la réforme des institutions sécuritaires et d’une solution politique durable aux conflits qui affectent l’est de la République démocratique du Congo.
Jean-Luc M.
