En dénonçant la « tyrannie », la guerre et la perte de souveraineté de la RDC, l’ancien président se présente comme celui qui avait alerté le pays avant qu’il ne sombre dans la crise actuelle. Mais son adresse du 9 octobre 2026 élude une partie de l’histoire : le M23 est apparu sous sa présidence, les Nations unies documentaient déjà le soutien du Rwanda à cette rébellion en 2012 et son séjour à Goma, sous contrôle de l’AFC-M23, en avril 2025 continue d’interroger. Derrière les accusations contre Félix Tshisekedi se dessine aussi une tentative de réhabilitation politique.

« Le pays est en péril : ne pas agir, c’est être complice. » Le titre de son adresse donne le ton. Joseph Kabila Kabange ne se contente pas de critiquer la gestion de son successeur : il décrit une République démocratique du Congo menacée dans son existence même et appelle les Congolais à prendre leurs responsabilités.

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Dans ce message, l’ancien président accuse Félix Tshisekedi d’avoir concentré le pouvoir, affaibli les institutions, aggravé la crise sécuritaire, laissé prospérer la corruption et compromis la souveraineté nationale. Il dénonce également les atteintes aux libertés publiques et soupçonne le pouvoir de vouloir modifier la Constitution pour se maintenir en place.

Le réquisitoire est sévère. Mais sa lecture révèle une autre dimension : Joseph Kabila raconte la crise congolaise en insistant sur les fautes de son successeur, tout en présentant sa propre présidence comme une période d’acquis largement compromis depuis son départ. Il se pose en lanceur d’alerte, en ancien dirigeant dont les conseils auraient été ignorés, voire en recours possible face à une situation qu’il qualifie d’existentielle.

C’est précisément là que son discours mérite d’être interrogé. Peut-on dénoncer les échecs du pouvoir actuel sans rendre compte des problèmes hérités de sa propre gouvernance ? Et comment parler de souveraineté nationale en passant sous silence certains des acteurs régionaux au cœur de la guerre dans l’Est ?

Dix-huit ans de pouvoir, un bilan raconté à sens unique

Joseph Kabila revient sur son arrivée au pouvoir en janvier 2001 et sur la passation avec Félix Tshisekedi, le 24 janvier 2019. Il affirme avoir transmis un pays réunifié, largement pacifié, doté d’institutions fonctionnelles, d’une économie résiliente et d’une armée progressivement professionnalisée.

Il revendique également les réformes économiques, l’allègement du poids de la dette et l’organisation de trois cycles électoraux comme des acquis de son règne.

Cette présentation n’est pas anodine. Elle construit un contraste entre un Congo qu’il affirme avoir redressé et celui qu’il décrit aujourd’hui comme plongé dans une crise profonde. Dans ce récit, l’ancien président occupe la place de celui qui aurait consolidé l’État, tandis que son successeur serait responsable de sa dégradation.

Mais Joseph Kabila a dirigé le pays pendant près de dix-huit ans. Son bilan ne peut être réduit aux acquis qu’il revendique. Il doit aussi être examiné à la lumière des conflits armés, des crises politiques, des limites de l’autorité de l’État et des problèmes de gouvernance qui ont marqué cette période.

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Cela ne signifie pas que les difficultés actuelles seraient automatiquement imputables à son règne. Cela signifie que l’histoire récente de la RDC ne commence pas en 2019 et que les responsabilités doivent être examinées sur l’ensemble de la période.

L’ancien président réclame aujourd’hui des comptes à Félix Tshisekedi. Il est donc légitime de lui appliquer la même exigence : quels résultats a-t-il obtenus, quels problèmes n’a-t-il pas résolus et quelles fragilités ont persisté après son départ ?

Le M23, une page de son règne que l’histoire ne permet pas d’ignorer

La guerre dans l’Est constitue l’un des principaux axes de l’adresse de Joseph Kabila. Il reproche au pouvoir actuel de poursuivre une stratégie militaire sans perspective crédible de victoire, dénonce le recours à des groupes armés et accuse les autorités de ne pas respecter les engagements de cessez-le-feu.

Mais son analyse fait l’impasse sur un épisode majeur de sa propre présidence : l’émergence du M23 en 2012.

Issu d’une mutinerie au sein des forces armées congolaises, le mouvement a rapidement pris de l’ampleur. En novembre 2012, ses combattants se sont emparés de Goma, provoquant une crise sécuritaire et humanitaire majeure. Le Conseil de sécurité des Nations unies a alors condamné les attaques du M23, les violations des droits humains commises contre les civils et les soutiens extérieurs dont bénéficiait la rébellion. Le Groupe d’experts de l’ONU avait déjà documenté, dans ses rapports de 2012, le soutien du Rwanda au mouvement.

Joseph Kabila n’est peut-être pas, de ce seul fait, responsable de la création du M23 ni de toutes les actions de ses combattants. Mais il était chef de l’État lorsque cette rébellion a émergé et pris le contrôle de Goma. La défaillance de la réponse sécuritaire de l’époque fait donc partie du bilan de sa présidence.

Le mouvement a été « militairement défait » en 2013, sans que toutes les causes du conflit soient réglées. Sa résurgence à partir de 2021, puis ses offensives de 2025 et la prise de Goma et de Bukavu ont montré la persistance des fragilités sécuritaires et politiques dans l’Est.

L’histoire du M23 traverse ainsi plusieurs présidences. Elle ne peut être mobilisée uniquement pour mettre en accusation Félix Tshisekedi, tout en étant reléguée au second plan lorsqu’il s’agit d’évaluer Joseph Kabila.

Le Rwanda, grand absent d’un discours sur la souveraineté

L’une des omissions les plus frappantes de l’adresse du 9 octobre concerne le Rwanda.

Joseph Kabila dénonce les groupes armés, accuse Kinshasa de collaborer avec les Wazalendo et les FDLR, et exige le retrait de toutes les troupes étrangères du territoire congolais. Pourtant, il ne nomme pas explicitement le Rwanda, alors que le rôle de ce pays dans le soutien au M23 est documenté par les Nations unies depuis 2012.

Les rapports internationaux plus récents ont également décrit l’implication opérationnelle des forces rwandaises aux côtés de l’AFC-M23 lors des offensives de 2025. Kigali conteste les accusations portées contre lui et invoque ses préoccupations sécuritaires liées à la présence des FDLR en RDC. Ces arguments doivent être rapportés, mais ils ne font pas disparaître les conclusions des enquêtes internationales.

Dans un conflit marqué par les ingérences régionales, les rivalités politiques et les intérêts économiques, la responsabilité ne peut être analysée à travers les seuls choix de Kinshasa. La question rwandaise est centrale pour comprendre l’évolution de la rébellion et les difficultés à rétablir l’autorité de l’État dans les territoires occupés.

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Pourquoi, dès lors, Joseph Kabila, qui affirme vouloir défendre l’intégrité territoriale et la souveraineté nationale, ne désigne-t-il pas clairement le Rwanda dans son adresse ?

Son silence ne constitue peut-être pas une preuve de connivence avec Kigali. Il reste néanmoins politiquement significatif : l’ancien président détaille les responsabilités qu’il attribue à son successeur, mais ne développe pas le rôle de l’acteur régional dont le soutien au M23 a été documenté par les experts internationaux.

Réclamer le retrait de toutes les troupes étrangères est une chose. Nommer les responsabilités régionales et expliquer comment y mettre fin en est une autre.

Goma, avril 2025 : un déplacement qui appelle des explications

Cette omission prend une résonance particulière lorsqu’on la rapproche du séjour de Joseph Kabila à Goma, en avril 2025, alors que la ville est toujours sous contrôle de l’AFC-M23.

Son arrivée avait été rapportée par Radio Okapi le 19 avril 2025. Le gouvernement congolais l’accusait alors de soutenir la rébellion, ce que l’ancien président contestait.

Le simple fait de se rendre dans une ville contrôlée par un groupe armé ne suffit-il pas à prouver une collaboration avec celui-ci ? Pour des partisans du régime, le contexte, les objectifs du déplacement et les contacts établis doivent être examinés avec rigueur. Mais la présence de Joseph Kabila à Goma a soulevé des interrogations légitimes sur sa stratégie politique et ses rapports avec les acteurs de la rébellion.

En mai 2026, les États-Unis ont annoncé des sanctions financières contre l’ancien président, l’accusant de contribuer à la déstabilisation de la RDC par son soutien présumé au M23 et à l’AFC. Joseph Kabila a rejeté ces accusations, qualifiant la décision américaine de politiquement motivée et non étayée. Pourtant, les experts de l’ONU évoquent ses rencontres avec des responsables de l’AFC-M23 à Goma et à Bukavu.

Celui qui prétend contribuer à la restauration de l’autorité de l’État doit pouvoir clarifier sa position sur les groupes armés qui occupent une partie du territoire national. Joseph Kabila ne donne pas cette explication dans son adresse. Son silence laisse entière une question essentielle : quelle stratégie entend-il défendre face à l’AFC-M23 et à ses soutiens régionaux ?

Les accords de Washington, entre continuité de l’État et calcul politique

Le passage consacré aux accords conclus entre Kinshasa et Washington est l’un des plus révélateurs de l’adresse.

Joseph Kabila estime que Félix Tshisekedi se trompe en considérant le partenariat avec les États-Unis comme une garantie de soutien politique inconditionnel. Il rappelle que les accords internationaux engagent les États, indépendamment de la durée des régimes qui les signent.

« Les droits et obligations des parties […] sont garantis par le principe de la continuité de l’État, et non par la pérennité des régimes en place », écrit-il.

Sur le plan juridique, le principe est clair : les engagements internationaux d’un État ne disparaissent pas automatiquement lorsqu’un président quitte le pouvoir. Le partenariat stratégique RDC–États-Unis, signé en décembre 2025, porte notamment sur les minerais critiques, les investissements et la coopération sécuritaire.

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Mais le contexte donne à cette remarque une portée politique supplémentaire. Après avoir affirmé que le pouvoir actuel a perdu toute légitimité et qu’il n’y a « rien, mais alors rien du tout à attendre » de lui, Joseph Kabila insiste sur la possibilité que les accords survivent au régime qui les a conclus.

Faut-il y voir l’annonce d’un coup d’État ? Rien dans cette déclaration ne permet de l’affirmer. Le rappel de la continuité de l’État n’est pas, en lui-même, une menace de renversement. Il est toutefois possible d’y lire un message adressé à Félix Tshisekedi et à Washington : la relation entre les deux pays ne doit pas être confondue avec le destin d’un seul dirigeant.

Cette lecture est d’autant plus intéressante que Joseph Kabila a vivement critiqué les orientations diplomatiques de son successeur et le rapprochement stratégique avec les États-Unis. Il dénonce les risques pour la souveraineté congolaise, tout en reconnaissant que les engagements pris au nom de la RDC pourraient continuer à produire leurs effets après un changement de régime.

Une « thérapie de choc » sans feuille de route détaillée

Joseph Kabila rappelle également les douze propositions qu’il avait présentées en mai 2025 : mettre fin à la tyrannie, arrêter la guerre, rétablir l’autorité de l’État, restaurer la démocratie et les libertés fondamentales, réconcilier les Congolais, relancer le développement, dialoguer avec les pays voisins, restaurer la crédibilité internationale, neutraliser les groupes armés, mettre fin à l’utilisation de mercenaires et obtenir le retrait des troupes étrangères.

Ces objectifs recouvrent les principaux enjeux de la crise. Mais leur formulation reste générale. L’ancien président ne détaille pas les moyens politiques, militaires, diplomatiques et économiques qui permettraient de les atteindre. Il ne précise pas davantage comment un dialogue national pourrait être organisé, comment les victimes des conflits y seraient représentées, ni comment les responsabilités dans les violations des droits humains seraient établies.

L’annonce de nouvelles propositions dans les jours ou semaines à venir laisse entendre que son intervention du 9 octobre n’est pas le dernier mot de sa stratégie. Mais, à ce stade, le pays dispose surtout d’un diagnostic politique très sévère, et non d’un programme opérationnel complet.

Un ancien président en quête de réhabilitation

Au-delà des accusations contre Félix Tshisekedi, l’adresse de Joseph Kabila est aussi un exercice de réhabilitation politique. L’ancien président se présente comme celui qui avait alerté le pays, dont les conseils auraient été ignorés et qui pourrait désormais contribuer à le sauver.

Cette construction laisse peu de place aux limites de son propre règne. Le M23 est apparu en 2012, alors qu’il était au pouvoir. Goma est tombée aux mains de la rébellion la même année. Les rapports de l’ONU documentaient déjà le soutien du Rwanda. Ces faits n’expliquent pas à eux seuls la résurgence du mouvement une décennie plus tard, mais ils rappellent que la crise actuelle s’inscrit dans une histoire plus longue que celle de la présidence Tshisekedi.

Joseph Kabila n’est pas responsable de tout ce qui se passe aujourd’hui dans l’Est. Mais il ne peut pas davantage se présenter comme un observateur extérieur aux fragilités qui ont traversé son propre mandat.

C’est là que son discours prend les traits d’une forme de sanctification politique : les acquis de son règne sont mis en avant, tandis que ses échecs et les questions qui demeurent sont relégués à l’arrière-plan. Son successeur est soumis à un réquisitoire détaillé, mais l’ancien président ne s’applique pas la même exigence.

La critique de Félix Tshisekedi peut être légitime. Les atteintes aux libertés publiques, les choix militaires, la corruption et les interrogations sur les accords internationaux doivent être examinés sur la base des faits. Mais cette exigence de responsabilité doit s’appliquer à tous les dirigeants, anciens comme actuels.

Le Congo n’a pas seulement besoin d’un discours de sauvetage

Joseph Kabila conclut que « le Congo est en péril » et que le peuple congolais a rendez-vous avec l’histoire. La formule traduit l’urgence qu’il veut donner à son appel. Elle place cependant l’ancien président dans une position de recours potentiel, sans qu’il ait encore précisé les conditions concrètes de son engagement.

Pour les Congolais qui vivent la guerre, les déplacements forcés, l’insécurité et la précarité, l’enjeu dépasse les rivalités entre anciens et nouveaux dirigeants. Ils ont besoin d’une stratégie crédible pour protéger les civils, mettre fin aux occupations territoriales, restaurer les services publics et garantir que les ressources du pays bénéficient à la population.

Cela exige aussi que les responsabilités soient établies sans sélectivité. Les autorités actuelles doivent répondre de leurs décisions. Les anciens dirigeants doivent rendre compte de leurs propres choix. Les groupes armés et leurs soutiens, quels qu’ils soient, doivent être confrontés aux faits documentés et aux obligations du droit international.

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Joseph Kabila annonce qu’il partagera prochainement sa vision pour sauver la RDC. Cette vision devra répondre aux questions que son adresse laisse en suspens : quelle stratégie face au M23 et au Rwanda ? Quelle place pour les victimes et la société civile dans un dialogue national ? Quelle alternative aux accords qu’il critique ? Et quelle reconnaissance des limites de son propre règne ?

On ne restaure pas la République en réécrivant l’histoire de son propre pouvoir. On la restaure en acceptant que les responsabilités soient établies, que les faits soient reconnus et que les propositions soient jugées à l’épreuve des actes.

Le discours de Joseph Kabila sera donc moins évalué à la force de ses accusations qu’à sa capacité à répondre à ces questions. Car le Congo n’a pas besoin d’un sauveur autoproclamé, mais de dirigeants capables d’assumer leur passé, de nommer les responsabilités et de proposer des solutions vérifiables à une crise qui coûte chaque jour des vies humaines.

Jean-Luc M.

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