Le Prix Nobel de la paix Denis Mukwege s’est exprimé avec force sur la situation politique en République démocratique du Congo, après les démissions successives de Vital Kamerhe et Modeste Bahati Lukwebo.
Dans un message parvenu à la rédaction, Mukwege souligne que, si la démission est un phénomène normal dans une démocratie et peut être parfois signe de responsabilité politique, ce qui choque ici, c’est la raison de ces départs : ces deux personnalités ont osé s’opposer à un projet éventuel de changement de la Constitution, soutenu par les courtisans du régime en place.
Selon lui, Kamerhe et Bahati Lukwebo ont exercé leur fonction essentielle de représentants du peuple, mais ont été humiliés en implorant la grâce présidentielle et en proclamant publiquement leur loyauté au Président de la République, ce qui, pour Mukwege, constitue une humiliation publique que le chef de l’État pourrait apprécier.
« Dans une démocratie normale, les représentants du peuple contrôlent l’action présidentielle et gouvernementale. Mais au Congo, c’est le président qui sanctionne les députés dissidents en utilisant ses courtisans au Parlement. Une inversion de rôles qui tue la démocratie. »
Le Prix Nobel de la paix interpelle ensuite directement les responsables politiques : où est votre dignité ? Et si elle compte si peu, êtes-vous capables de vous battre pour la dignité du peuple qui vous a élus ?
Mukwege s’appuie sur la sagesse ancestrale congolaise, citant un adage de sa langue natale et de kiyombe : « O’Mushi ayuma c’arhabola » – « Mutu uyuma kabolanga ko » – « Un bon citoyen peut mourir, mais il ne pourrit pas ».
Autrement dit, même menacé de mort politique ou physique, un élu doit rester digne. Il prend pour exemple Patrice Lumumba et rappelle que toute tyrannie exige l’unanimité et se nourrit de celle-ci. Une seule voix dissonante peut rompre cette unanimité et raviver l’espoir du peuple.
Mukwege critique la manière dont Kamerhe et Bahati Lukwebo ont quitté leurs fonctions, estimant qu’ils auraient dû rester fermes, « accepter de mourir dignement » plutôt que de quémander la grâce présidentielle, ce qui amoindrit la force de leur prise de position et envoie un mauvais message aux citoyens et à la jeunesse.
« Quel message envoyez-vous au monde et à notre jeunesse ? Que reste-t-il de votre honorabilité ? »
Le Prix Nobel de la paix dénonce également l’hypocrisie de la majorité restante au Sénat, à l’Assemblée nationale et au gouvernement, qui partagerait les mêmes opinions mais reste soumise au diktat de la mangeoire et aux intérêts personnels.
Mukwege exhorte le Président de la République à ne pas écouter les tambourinaires, ces proches conseillers motivés par leurs intérêts personnels plutôt que par le bien du pays. Il met en garde contre les trahisons qui pourraient suivre, rappelant que certains caciques du régime précédent ont tourné le dos à leur propre « autorité morale » dès que le pouvoir a changé.
Pour conclure, il appelle à écouter sa conscience et la voix du peuple, à lever fièrement nos fronts, et à défendre la liberté et la dignité du peuple congolais, affirmant que ces valeurs sont au prix de l’honneur et de la responsabilité politique.
Jean-Luc M.
